samedi 4 juillet 2026

Ange ou démon, l'IA, de quoi parle-t-on?

C’est pour tenter de répondre à cette question qu’en partenariat avec le Café Pluche, le groupe Ribéracois du Conseil de développement durable du Périgord Vert a organisé un café citoyen dédié à l’IA (Intelligence Artificielle) le 5 juin dernier.

Cette « technique », cet « outil » déjà si présent dans nos vies, et souvent à notre insu, promet, si nous n’y prenons garde, de bouleverser toute l’organisation de la société.

Une salle comble pour ce sujet sensible

En positif, la créativité individuelle promet d’être décuplée, la création de richesses par les entreprises va connaître une progression supérieure à toutes les avancées technologiques connues !

Oui, mais à quel prix ?

Quel va être son impact au niveau professionnel : augmentation de la productivité au travail mais le chiffre de 5 millions d’emplois supprimés à dix ans est avancé, pour la seule France ?

Quels sont/seront les impacts de l’IA au plan personnel et intime, lorsque nous déléguons notre capacité à réfléchir à des machines, que notre cerveau est mis à l’arrêt, ou que des IA se chargent de trouver le partenaire idéal pour constituer un couple harmonieux ?

Au collège, au lycée, à la Fac, quelle place pour les profs ? Comment élèves et étudiants vont-ils développer leurs capacités d’apprentissage, de réflexion, de création ?

Et enfin, enjeu écologique majeur, l’IA est-elle compatible avec nos objectifs climatiques : les data-centers sont des gouffres consommateurs d’énergie et d’eau !  Comment concilier développement à marche forcée de l’IA avec nos objectifs de sobriété et la décarbonation de notre économie ? ?

Pour mieux comprendre et en débattre, nous avons réuni trois intervenants, devant une assistance nombreuse (plus d’une cinquantaine de participants) et désireuse de mieux saisir risques et opportunités :

–      Pierre Lacombe, jeune chef d’entreprise, développeur d’outils basés sur des IA, vulgarisateur et animateur d’un Café IA à La Roche-Chalais.

–      Didier Audebert, directeur de la MFR de Périgueux, qui gère une structure d’une quarantaine de salariés, environ 300 élèves et étudiants, sans oublier les parents !

–      Ludovic Sanchez, AESH au Lycée de Ribérac, qui analyse l’IA à la lumière des sciences humaines, anthropologie, philosophie, histoire…


Il est très difficile de restituer fidèlement deux heures d’échanges d’une grande richesse. Notre erreur fut certainement de ne pas enregistrer ce qui nous aurait permis de demander à une IA générative (voir note 1 en fin d’article) de type ChapGPT de nous proposer une restitution que nous aurions bien sûr soumis à notre propre validation ! Tentons néanmoins l’exercice.

Pierre, est ingénieur, Paris puis Berkeley ; après des années dans la Silicon Valley, l’enfant du pays est revenu à la Roche Chalais et a créé une start-up, Celestory, qui développe des applications IA, notamment pour le CNES et la base spatiale française de Kourou en Guyane. Pédagogue, il nous fait un historique des développements informatiques que l’on regroupe sous le vocable d’IA (naissance dans les années 50 !), et s’arrête sur le boom de ce que l’on appelle l’IA générative, popularisée depuis fin 2022 avec l’arrivée de ChapGPT. Il nous décrit succinctement la douzaine d’outils concurrents, très majoritairement développés par les « géants de la Tech », aux Etats-Unis d’Amérique. Ces outils s’appuient sur des approches probabilistes, exploitant des masses gigantesques de données. Pour sa part, il travaille à partir de Mistral IA, fleuron français de l’IA et développe une IA dite souveraine (voir note 2 en fin d’article), qui ne requiert pas de puissances de calcul phénoménales. Elle est en ce sens plus écologique et sécurisée. Pour en savoir plus, il nous donne rendez-vous à la médiathèque de La Roche Chalais où il anime un Café IA, gratuit et ouvert à tous, les 1ers mardis du mois à partir de 18h.    

Ludovic témoigne à son tour. Il analyse l’IA via le prisme des sciences humaines, complété par sa pratique d’accompagnement d’élèves en situation de handicap.

La technique co-évolue avec l’humain ; avec l’IA, une véritable révolution anthropologique est en cours, car c’est bien la première fois que l’humain entre en rapport dialogique avec une machine, permettant une coproduction du sens. Cette situation inédite redéfinit le savoir humain qui devient hybride, avec une externalisation et internalisation modifiées. Ludovic rappelle ensuite l’importance de lever l’opacité des modèles privés utilisés aujourd’hui, provenant essentiellement des Etats-Unis d’Amérique et de Chine, et également de demander un moratoire sur les utilisations de l’IA. Il souligne qu’un nouveau colonialisme technologique se met en place sur des populations entières (Inde et Afrique notamment) pour enrichir l’IA via de nouvelles annotations ou expérimentations, avec le job d’annotateur (voir note 3 en fin d’article). Il rappelle également l’impact environnemental avec les data centers qui nécessitent énormément d’eau pour leur refroidissement (0.5 litre à 2 litres pour une recherche simple) et d’énergie loin d’être décarbonnée. La fascination que suscite cette nouvelle technique par ses prouesses incommensurables rappelle le mythe de Prométhée où les dieux voyant les humains démunis pour survivre, leur offrirent la technique, sous la forme du feu. Après la première bombe atomique, le philosophe Günther Anders parlera de honte Prométhéenne, sentiment désignant la honte éprouvée par l’homme face à la perfection et à la supériorité des objets techniques qu’il a lui-même fabriqués : une course en avant où l’humain perd peu à peu le contrôle et devient l’esclave de la machine.

Il nous rappelle enfin que toutes les études scientifiques sont formelles sur l’impact du numérique sur les capacités cognitives des enfants. En tant qu’adulte, nous avons un rôle protecteur à jouer, encore faut-il en être conscient. L’IA est une technique invasive, il faut donc se prémunir par des gardes fous et une application raisonnable du principe de précaution.

 Troisième regard, celui de Didier qui est confronté à l’introduction en force des IA génératives (de type ChatGPT) qui impactent tous les acteurs de l’établissement (élèves, enseignants, direction, parents) et bouleverse les règles du jeu. Il raconte.

L’IA est déjà entrée dans les établissements… sans demander l’autorisation :  premiers devoirs “suspects”, les élèves utilisant déjà OpenAI ou ChatGPT sans le dire, enseignants qui s’en servent discrètement pour gagner du temps, différences générationnelles face à l’outil. C’est le moment où il comprend que l’IA allait transformer durablement les pratiques.

Alors se pose la question « L’IA : outil d’émancipation… ou machine à paresse intellectuelle ? ». Deux visions s’opposent selon que l’on regarde plutôt les risques : des élèves qui ne réfléchissent plus, des devoirs artificiels, difficulté à distinguer compréhension réelle et production automatique, appauvrissement de l’écriture personnelle, perte du sens de l’effort.

Ou les opportunités : reformulation adaptée aux élèves en difficulté, aide pour les DYS ou élèves peu à l’aise à l’écrit, soutien individualisé quasi immédiat, gain de confiance pour certains jeunes, accès simplifié aux savoirs.

On assiste à la révolution silencieuse du métier d’enseignant et de directeur. L’IA ne transforme pas seulement les élèves : elle change aussi le travail des équipes.

Pour les enseignants : préparation de cours, création de quiz, différenciation pédagogique, correction, simplification administrative.

Pour le chef d’établissement : aide aux courriers, synthèses, communication avec les familles, gestion documentaire.

Ce qui conduit Didier à poser la question essentielle, à laquelle, modestement, il dit ne pas avoir la réponse « L’école doit-elle interdire l’usage de l’IA… ou apprendre à l’utiliser de façon raisonnée ? ».

 Devant la complexité du sujet, la place prise par l’IA ces dernières années, la vitesse à laquelle elle se développe et se transforme, s’imposant partout, face à ses répercussions économiques, sociales, sociétales, écologiques et plus largement anthropologiques, le Café Pluche et le CDD Périgord Vert sont convaincus qu’on ne peut pas en rester là et qu’un rendez-vous citoyen périodique sera nécessaire et utile pour un usage maîtrisé et raisonné de l’IA dans nos vies.

Gageons enfin que ce thème de l’IA sera abordé de façon sérieuse lors de la prochaine campagne des présidentielles.

 Article à lire aussi sur le site du CDD

Paul Brejon et Serge Pertuis


Notes :

1)    IA générative : une forme d’IA qui peut créer du contenu, tel que du texte, des images, de la musique…en apprenant des modèles à partir de données existantes (source SAP)

2)    IA souveraine : approche de l’IA qui confère à un pays ou à une organisation un contrôle accru sur la manière dont les systèmes d’IA sont construits, déployés, gouvernés et utilisés (source HPE)

3)    Annotateur IA : personne en charge de l’étiquetage et de l’indexation de données pour leur reconnaissance par une IA en vue de traiter l’information et d’entraîner un modèle (source CNIL)